Les arts du spectacle jouent un rôle crucial dans la société contemporaine comme rempart contre l’intrusion des écrans et des applications dans tous les aspects de notre vie. À l’instar des livres et autres supports de lecture, les spectacles de musique et de danse inspirent la narration. Entrer dans une salle de spectacle, participer à différents échanges sociaux et finalement s’asseoir pour assister à une représentation que partageront de nombreux autres spectateurs permet de vivre une expérience à la fois personnelle et collective.
Nous vivons dans un monde numérique. Presque tout le monde a un téléphone intelligent, c’est-à-dire un ordinateur puissant qu’on garde sur soi en tout temps; et, jamais bien loin, des tablettes et des portables qui communiquent avec nos téléphones. À la maison, d’autres appareils se connectent à Internet et à nos téléphones pour organiser notre vie : thermostats, réfrigérateurs, sonnettes, lumières. Les appareils électroménagers ordinaires sont devenus « intelligents », prétendant nous simplifier la vie et nous laisser plus de temps libre.
En théorie, confier des tâches routinières à la technologie devrait dégager une voie vers la créativité et l’épanouissement personnel, avec des moments pour s’occuper de nous et pour passer du temps avec nos proches. En réalité, même si nous avons banni l’ennui et la solitude, en cherchant à optimiser chaque aspect de notre vie, nous nous retrouvons avec l’esprit plus occupé que jamais.
Ce que nous avons perdu n’est pas évident à première vue, ni ce que cela nous coûte. Les écrans nous maintiennent engagés avec la promesse d’un divertissement sans fin ou d’un sentiment de productivité. Les réseaux sociaux suscitent diverses combinaisons d’admiration, de validation, de comparaison, d’indignation et de jugement en détournant la dopamine dans notre cerveau, un neurotransmetteur qui récompense les comportements souhaitables. Le problème, c’est que bon nombre de nos actions sont désormais réduites à des réactions, car notre capacité à exercer nos fonctions exécutives a diminué, en particulier dans les situations sociales.
Disposer d’un portail extrêmement limité et parfois unique pour ces situations est devenu la nouvelle norme. Les interactions en personne semblent laborieuses, car les muscles sociaux, qui ont mis des millénaires à évoluer, se sont atrophiés pour se réduire à une série de « likes » et de partages. Cependant, en assistant à un événement en présentiel qui implique des dizaines de mini-échanges sociaux, nous pouvons mettre en pratique ce qui est déjà ancré dans notre nature humaine : la capacité à lire les expressions faciales et l’aptitude à écouter avant de répondre.
Dans le monde culturel hautement convenu d’aujourd’hui, la musique classique, souvent abstraite et dépendante de grandes formes musicales pour transmettre son message, a possiblement une assise particulièrement fragile. Assister à une symphonie de quarante minutes n’a jamais été aussi ennuyeux, ni aussi essentiel. Écouter de la musique en présence d’autres personnes, mais seul avec nos pensées, est une porte d’entrée pour cultiver une vie intérieure riche; la musique sert de toile de fond pour la superposition de nos souvenirs.
Notre attention ainsi détournée de nos écrans, notre esprit vagabonde tandis que la musique « live » pénètre dans notre conscience. Nous trouvons enfin un petit moment de liberté.
par Tamsin Lorraine Johnston
Hautbois solo du Regina Symphony Orchestra




